Interview d’Antoine Dole

Dans le cadre de Parlons bouquins ado, Fabio et Marie se sont rendus au Printemps du livre de Grenoble pour interviewer Antoine Dole, auteur-illustrateur invité pour cette édition 2018. Il s’est prêté au jeu de l’entretien avec beaucoup de générosité et de disponibilité : merci à lui pour ce moment riche et chaleureux !

Fabio : Bonjour Antoine Dole, merci d’avoir accepté notre invitation. On va parler de votre dernier roman : Naissance des cœurs de pierre.

Jusque là, vous ne vous étiez jamais aventuré du coté du roman d’anticipation ou d’une dystopie. Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer avec les codes de l’écriture ?

Antoine Dole : En fait, la réponse est presque dans ta question : c’est l’envie de jouer avec ces codes là.

Je souhaitais réussir a capter des lecteurs par le biais d’un genre qui est quand même très codifié (fantastique, dystopie). Donc, à travers un roman qui manipule tous ces codes, je voulais amener le public vers un récit plus intimiste. J’avais la volonté de « twister » le genre fantastique pour aller vers un récit plus proche de mon univers.

Le but était également de surprendre le lecteur, qui s’attendait à une dystopie sur toute la longueur mais qui finalement est décontenancé par le chemin vers lequel le roman les entraîne.

Fabio : Qu’est-ce qui vous a inspiré pour créer le personnage de Jeb, ce jeune qui se pose des questions qu’on ne se pose pas forcément à son âge ?

Antoine Dole : Quand on a onze ans, on est un peu comme une herbe folle, qu’on laisse pousser et qui peut ressentir les choses comme des explosions, qui peut vivre mille choses de mille façons. On ne pense que tout est possible, qu’on ne mourra jamais mais quand tu sais que les choses vont s’arrêter, qu’une partie de toi va s’en aller, eh bien ça change ton rapport à la vie.

C’est vrai qu’on dit à Jeb : « toi tu as onze ans et puis après le préparateur tu ne ressentiras plus rien ». Alors forcément il se demande ce qu’il est sans ces émotions, sans ce rapport au monde.

Au final, je dirai que ce sont des questions que l’on peut se poser à n’importe quel âge à partir du moment où la situation nous y amène.

Fabio : On dirait que l’histoire peut continuer, pourtant elle n’est pas vraiment pensée pour avoir une suite.

J’ai trouvé la fin abrupte est-ce que c’était prévu dès le début que l’histoire se termine de la sorte ou bien elle s’est construite au fil de l’écriture ?

Antoine Dole : La fin… on en a beaucoup discuté avec l’éditeur parce que lui voulait qu’elle soit plus ouverte. Moi je voulais vraiment que ce soit une fin qui ne laisse pas d’ambiguïté sur ce que devenait Jeb.

Pour ma part, je trouve qu’un roman a deux fins : au premier degrés, c’est à dire à la dernière page du livre, et il y a la fin que lui accorde le lecteur, interprétée et vécue avec son cœur, avec son ressenti.

Le roman s’appelle Naissance des Cœurs de Pierre car on assiste réellement à la naissance d’un cœur de pierre. Tous les jours on voit des personnes autour de nous qui s’écroulent. Alors est-ce qu’on ne peut pas les aider à trouver l’élan? Cette fin réside surtout dans la disposition du lecteur à synthétiser cette histoire et sa morale, qui est finalement applicable dans sa vie à lui.

J’aime bien les romans qui ont une fin rapide et qui après donnent au lecteur une clé pour poursuivre cette histoire dans la vraie vie.

Fabio : Le sujet des émotions vous tenait cœur ?

Antoine Dole : Ça faisait longtemps que je voulais écrire un roman où le personnage ne ressentait rien. On m’a souvent dit que mes romans étaient très intimistes, introspectifs. J’étais intéressé à l’idée de manipuler un matériau qui, pour le coup, serait sans émotions et froid. Ce n’était pas trop mon truc … C’est pour cela que j’ai crée un personnage qui voulait continuer de ressentir des choses qui lui étaient interdites.

Les émotions sont un matériau formidable. Elles nous mettent tous sur le même pied d’égalité : filles, garçons, français, étrangers, peu importe la religion, c’est à dire que face à des émotions, on est tous réduits à notre condition d’humain. J’ai trouvé intéressant le fait de lier des gens grâce aux émotions.

Fabio : La mention spéciale que vous avez eu au Prix Vendredi vous apporte-elle une motivation supplémentaire ?

Antoine Dole : Moi ça fait dix ans que je publie des romans.

Au début, les prix c’est très important parce que, en tant qu’auteur, tu recherches une validation de tes paires et forcément, arriver dans un milieu qui reconnaît ce que tu fais, c’était important. Après, moi j’ai souvent eu dans les prix un rôle de second. C’est à partir de là que j’ai compris que le monde des livres c’est un monde très subjectif : des lecteurs peuvent aimer ton livre, ou pas, un jury peut également préférer ton livre, ou un autre. Finalement quand tu mets les choses sous cet angle ça ne veut plus dire grand-chose.

J’ai été quand même fière de la mention du Prix Vendredi car c’était sa première édition. C’est un prix qui est important parce que c’est le premier prix national qui récompense un livre classé jeunesse.

On était dix finalistes dans la sélection et j’aurais été content pour n’importe lequel de ces finalistes car ce prix, c’est un coup de projecteur pour la littérature jeunesse.

Je trouve formidable le fait que ce concours existe pour la simple et bonne raison que la littérature jeunesse est encore très sous-estimée dans le monde littéraire ; on n’en parle pas dans les médias.

Fabio : Pourquoi est-ce que vous signez certains de vos romans et BD avec votre nom et d’autres avec votre pseudonyme ?

Antoine Dole : J’ai commencé par le roman, en 2008, sous mon propre nom. Lorsqu’on m’a proposé de faire de la BD, en 2012, je voulais indiquer à mes lecteurs que ce qu’ils avaient trouvé dans mes romans ne serait pas ce qu’ils allaient trouver dans mes BD.

Pour la BD, je voulais un pseudo. Et à l’époque, mes neveux et nièces m’appelaient « Tan » au lieu d’Antoine, parce qu’ils n’arrivaient pas à le prononcer.

Ces différents noms, c’est un moyen de « baliser les terrains », en disant à mes lecteurs : « Eh bien là, tu auras quelque chose de plutôt sombre, et là plutôt solaire ».

Fabio : Eh bien merci beaucoup ! On espère vous revoir bientôt pour un nouveau roman !

Antoine Dole : Avec plaisir, en août prochain !

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